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"Je fais partie de la génération qui a connu l'hôpital qui allait encore bien"

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By Melanie Philips
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Anne wernet

Le mois d’avril a été rythmé par deux réunions de concertations entres les organisations syndicales représentatives des praticiens hospitaliers et le ministre. Ces concertations interviennent dans un climat très tendu à l’hôpital public. Un contexte aggravé par l’application de la loi Rist le 3 avril 2023. Suite à des préavis de grèves déposés, le ministre de la Santé et de la Solidarité a revu son calendrier social, et rencontré les syndicats le 11 avril dernier, avant d’annuler les deux premières réunions de négociations. Anne Geoffroy-Wernet, présidente du SNPHARE, revient sur cette rencontre.

Mélanie Philips. Comment se sont passées ces premières concertations ? Le sujet le plus important abordé est celui du reclassement ? 

Anne Wernet. Premièrement, je tiens à préciser que ce n’était pas une réunion « technique », il s’agissait plutôt d’échanger sur notre vision de ce qu’il y avait à faire et ne pas faire. On a bien insisté sur le fait que c'est le praticien hospitalier (PH) qui tient l’hôpital, et il faut vraiment reconnaître tout cet investissement. Le premier sujet que l’on a abordé, et le plus important à notre sens, c’est le reclassement des praticiens hospitaliers. Les PH qui ont été nommés avant le 1ᵉʳ octobre 2020 ont quatre ans d'ancienneté de retard par rapport aux nouveaux. Nous pensions que le dispositif technique était assez facile à gérer, qu’il suffisait de reclasser tous les PH selon les règles en vigueur, ce qui mettrait tout le monde à égalité. Mais manifestement, pour des raisons purement réglementaires, ce n’est pas possible. C'est assez hallucinant, parce que l'on nous dit que ce serait discriminatoire vis-à-vis des praticiens nommés récemment, alors que ça n’a pas trop gêné la tutelle de faire de la discrimination vis-à-vis des PH nommés avant le 1er octobre 1990, au moment du Ségur. Donc on est un petit peu circonspects. La DGOS a fait des propositions qui nous paraissent décevantes. Nous somme déçus par rapport aux attendus et à ce que l’on nous avait fait miroiter. Dans le sens où ça ne serait pas tout de suite, ça ne concernerait pas tout le monde, et le gain serait maximum deux ans et pas quatre. Ce qui risque de reporter le décalage, ce qui n'est pas le but.  

 

Les intersyndicales ont écrit au Ministre de la Santé après l’annulation des concertations prévues les 15 et 16 mai.  

Notre CP est sur notre site internet ➡️ https://t.co/XcNmMWzQup pic.twitter.com/O6pAKib89P

— Action Praticiens Hôpital (@ActionPratHopit) May 16, 2023

 

M. P. La loi Rist et la régularisation de l’intérim, est le sujet qui a été la goutte de trop. Pourquoi ? 

A.W. L’intérim, c’est un sujet qui est important. La loi Rist fait suite à des mesures qui n’avaient pas marché déjà en 2016/2017. On était d’accord sur le fait que ça ne pouvait pas être une surenchère perpétuelle et que c’était complètement injuste, par rapport au temps de travail des praticiens, puisque nos heures supplémentaires étaient payées à moitié du tarif du médecin intérimaire. Il y avait donc un encadrement et un rééquilibrage à faire. 

 

Où en sont les concertations entamées avec le Ministère de la Santé et de la Prévention à propos du reclassement (4 ans d'ancienneté) ?  

Un fil à dérouler 👇👇👇#rendeznousnos4ans  

1/5 pic.twitter.com/PMAeOhjQCO

— SNPHARE (@SNPHARE) April 26, 2023

 Puis, fin décembre début janvier, ils ont décidé d'appliquer de nouveau l'encadrement de l'intérim, mais sans anticipation, sans faire d’étude d'impacts. Ils ont dit « ça sera comme ça au 3 avril » et une fois qu’ils ont pris cette décision, ils ont dit « maintenant, on regarde comment ça va se passer », en déléguant tout aux ARS et en disant qu’il allait falloir trouver des solutions. Sauf que les solutions, quand il n'y a pas de médecins ou qu’ils travaillent tous comme des bœufs et qu'ils sont déjà tous en heures supplémentaires, il n'y a pas de réserve. La seule réserve, c'est les médecins intérimaires. Donc, soit on arrive à fixer des médecins intérimaires à un endroit et à les faire revenir sur les postes hospitaliers, soit on n'y arrive pas. Et ce travail n'a pas été fait. Par conséquent, il y a eu un sevrage extrêmement brutal dans certains hôpitaux. On se retrouve donc sans solution. En 2021, il y avait encore le tabou qui était : on ne ferme pas de services public hospitalier. Seulement, depuis l’été 2022, c’est devenu habituel et la fermeture des services n’est plus un scandale. 

M.P. Quelles solutions ont été trouvées pour tenter de faire face à cette situation de services qui ferment ? 

A.W. On a augmenté la prime de solidarité territoriale pour inciter les praticiens à en faire un peu plus, mais ce n’est pas intéressant. Il y a eu des dérogations au plafonnement de l’intérim dans plusieurs intérims. Et puis, il y a aussi eu une incitation à ces contrats de type 2, qui normalement, s’inscrivent pour un praticien qui vient travailler entre trois et six ans au même endroit, et qui s’investit dans cet hôpital. Là, ce sont juste des contrats d’intérim longs, qui sont très grassement payés, autant voire plus qu’un PH en fin de carrière. Toute ces solutions n’en sont pas. La vraie solution, c’est de savoir pourquoi les intérimaires font de l’intérim. Car maintenant, l’intérim est devenu un mode d’exercice. 

M.P. Quelles conséquences pour les médecins en place ? 

A.W. Quand vous avez des services qui ferment, les patients sont renvoyés dans le service d’à côté, un service où il y a des praticiens. La conséquence, c’est que quand lorsqu’il s’agit d’urgences, l’état des patients peut s’aggraver. La deuxième chose, c'est que la charge de travail augmente, avec des moyens humains qui sont constants. Et puis, vous allez vous retrouver avec des retards de diagnostics et on sait que le retard de prise en charge est un facteur de mortalité. Et si on n’est pas assez nombreux pour tout gérer, il y a forcément des choix à faire et on va laisser s'aggraver un patient ou une patiente, pour pouvoir s'occuper d’un autre. Moi, mon métier, c’est de soigner les malades. Mais quand je fais une garde, que je suis fatiguée, et qu’à la fin je me dis : « On n’a pas soigné les patients comme il fallait »… C’est une totale perte de sens pour les praticiens. Voir qu’on est dans un pays occidentalisé, en 2023, et qu'on ne peut pas soigner correctement des patients comme on a appris à le faire, alors qu’on a tous les moyens techniques pour le faire mais qu'on a un problème de moyens humains, c’est terrible. Les patients ont le droit d’avoir un accès aux soins partout sur le territoire, avec des soins de qualités. 

M.P. L’une des revendication des organisations syndicales représentatives des praticiens hospitaliers (PH), est la revalorisation salariale ? 

A.W. De manière générale, les PH ne sont pas fonctionnaires, mais ils ont des rémunérations qui suivent le point d'indice. Ce qui fait qu’en 30 ans, ils ont perdu 30 % de leur pouvoir d’achat. Un médecin, c’est plus de dix ans d’études. Je ne dis pas qu'il faut rémunérer au nombre d'années d'études, mais quand même. Ce sont des grandes compétences, beaucoup de responsabilités et il y a une rémunération qui ne nous paraît pas en rapport du tout. On a choisi l’hôpital public pour d’autres avantages et intérêts qui existaient il y a 20 ans, qui n’existent plus maintenant. Personnellement, si je vais dans le privé, je gagne trois fois plus, et si je prends un contrat de type 2, deux fois plus. Donc il y a un vrai problème de reconnaissance. En fin de carrière on est rémunéré autour de 30 euros de l’heure. Il y a une demande de revalorisation salariale. Je fais partie de la génération qui a connu l'hôpital qui allait encore bien et qui a vu l'hôpital se déliter. On a ce souvenir de l'hôpital qui va quand même très très bien, et qui fait des grandes choses, qui fait de la qualité, qui prend en charge tout le monde. Même s’il y avait des choses qui n’allaient pas, on avait l'impression de faire du bon soin. La revalorisation c'est un sujet, mais qui doit être intégré dans tout le reste. C’est-à-dire que si on fait que la revalorisation, on ne s'en sortira pas. Et si on ne la fait pas, on ne s'en sortira pas non plus, ça c'est sûr. 

M.P. Pourquoi la permanence des soins est un autre sujet mis à l’honneur dans ces concertations ? 

A.W. La permanence des soins, c'est d'abord en terme de volume horaire dans la semaine. J’avais calculé, cela représentait, à peu près les deux tiers du temps de travail de la semaine. Mais c’est aussi une raison pour laquelle on a choisi l’hôpital public au départ, d’être disponible à toute heure du jour et de la nuit pour les patients. C’était une certaine fierté à l’époque, maintenant on n’en peut plus. Il est vrai qu’il y a eu des mesures de prises concernant ce sujet, et il faut reconnaitre au ministre qu’il a pris le sujet à bras le corps, dans le cadre de sa mission Flash, en juin 2022. Il avait fait des recommandations sur la permanence des soins et quand il a été nommé ministre, il les a mises en application tout de suite. Le souci, c'est que ces revalorisations ont complètement oublié le travail des praticiens qui font des astreintes, ce qui est un vrai problème. La deuxième chose, c'est qu'elles ne sont pas pérennes. Donc on avance de saut de puce en saut de puce, sans savoir jamais si la revalorisation va être maintenue ou pas. Le tarif de base, c'est quelque chose de l'ordre de 270 € brut la garde, en plus de votre rémunération de base, Ça ne va être très très loin par rapport au travail que l'on fournit en garde et aux sueurs froides que l’on a. Parce que c’est un travail où il faut réfléchir très vite, et on a l’impression que ça ne vaut pas ça. 

M.P. Quelles revalorisations demandez-vous concernant la permanence des soins ? 

A.W. Il faut revaloriser les gardes, au moins sur le tarif qui est actuellement pratiqué, ça c'est sûr. Surtout que ce tarif n’est pas uniforme, puisque les hospitalo-universitaires sont payés quasiment deux fois plus, pour la même chose que nous. Il faudrait équilibrer le tarif pour que toutes les gardes de médecins soient payées de la même manière. La deuxième chose, c'est que nous faisons des gardes de 24 h, et que tant que nos obligations de service seront à 48 h, on ne pourra pas faire autrement que des gardes de 24 h. Les jeunes tiennent beaucoup au fait de ne plus avoir à faire des gardes de 24 h d’affilée, et ils ont raison. Mais cela implique, en même temps, une réflexion sur le temps de travail. Donc c'est un sujet qui en appelle un autre. La troisième chose, c'est de reconnaître la pénibilité. On travaille 70 h par semaine et on est à la retraite au même moment. Il faudrait permettre aux PH de partir plus tôt, ou d’avoir des trimestres supplémentaires qui leur soient versés. Il y a des choses à travailler sur le sujet, pour reconnaître que ce travail, c’est un travail énorme fait en plus, par rapport à quelqu'un qui travaille 35 h. Et puis la dernière chose que j'ai en tête, c'est d’acter que l’on n’est pas obligé de faire la permanence des soins tout au long de sa carrière. Il faut permettre que de droit, les praticiens, au delà d'un certain âge - admettons 55 ans- ne soient plus soumis à l'obligation de permanence des soins. Cela ne veut pas dire qu’ils n’en feraient pas, mais que s’ils en font, cela se ferait avec un avis du médecin du travail et que les PH soient volontaires. La grossesse et l’allaitement, comme les maladies chroniques, devraient pouvoir donner des dispenses de droit. J’ai vu des PH de 45 ans qui partaient exercer en clinique parce qu’ils n’en pouvaient plus des gardes. Parce qu'ils se disent qu’ils ne vont pas faire encore 25 ans de garde comme ça. Donc il faut pouvoir mettre des gardes fous, et l’âge c’est vraiment très important. Je pense que les PH n'ont pas envie de s'arrêter à 55 ans, qu'ils sont prêts à travailler longtemps, mais à la condition que ce soit dans des conditions compatibles avec le vieillissement. On pourrait envisager par exemple du travail de bureau, avec un moindre stress et qu’il n’y ait plus de travail de nuit de façon obligatoire. Je pense également que les praticiens en fin de carrière, sont capables de faire beaucoup de missions institutionnelles. L’expérience qu’ils ont acquise peut vraiment être utile pour les institutions et pour les patients. 

M.P. Est-ce que tous ces sujets, finalement, ne sont pas liés les uns aux autres ? 

A.W. Bien sûr. On parle de la permanence des soins, mais ça implique la pénibilité, la retraite, les conditions de travail… Comme je le disais, si on n’agit pas sur la revalorisation, ça ne pourra pas aller. Mais si on fait que ça, ça ne sera pas suffisant pour arrêter toutes ces choses qu'il faut prendre en compte pour retrouver une attractivité pour les PH. On pourrait nous reprocher de demander beaucoup de choses, mais rien n'a été fait pendant 30 ans. On est resté sur des systèmes à l'ancienne alors que le monde évolue, que les générations évoluent, que le rapport travail évolue, que le métier se féminise, que les techniques de médecine évoluent complètement. Il faut également se dire qu’on soigne des gens qu’on ne soignait pas avant. 

@ActionPratHopit s'engage à ne rien lâcher pour défendre les droits des praticiens hospitaliers car c'est la mission que vous nous avez confiée et dans laquelle nous sommes investis.  

Retrouvez toutes les informations ici 👇👇👇https://t.co/5tS6dHihD9  

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— SNPHARE (@SNPHARE) May 17, 2023

 Je suis moins pessimiste que je ne l'étais il y a un mois. Mais mon optimisme va dépendre d’une seule chose : est-ce qu'on donne de l'argent ou pas. Si on met très peu d'argent, ça ne marchera pas et on dira « on a fait quelque chose et vous voyez, ça ne marche pas. Donc à quoi ça sert de donner de l’argent ? » Si on met beaucoup d'argent dans les services publics pour que ça fonctionne, ça fonctionnera. Mais ça demande des arbitrages au niveau interministériel. Et en pratique, c’est ce que nous avons répété au ministre. Au minimum, il faut un signal très fort pour les praticiens, et très rapidement. C’est pour ça que le sujet du reclassement est le plus important. Ça concerne tous les praticiens qui ont été nommés jusqu'à 2020 et ça représente 90 % des PH. Ce sont eux qui sont le plus en souffrance et c’est à eux qu’il faut envoyer ce signal très très fort. S'il y a une bonne réponse qui est donnée sur le reclassement, ça permet de contenter tout le monde. Si vous faites quelque chose, qui est ce que sur les gardes, tous ceux qui font des astreintes ne s’y retrouvent pas. Une chose est sûre, les médecins sont motivés, ils aiment leur métier, mais ils aimeraient pouvoir le faire pour que ce soit un beau métier. Il faut juste cette reconnaissance et des bonnes conditions.

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